Évacuer les populations ? Le cas unique de Tureia en 1968
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Lors de la conception du CEP, le gĂ©nĂ©ral Jean Thiry prĂ©voit d’évacuer les habitants des Ă®les voisines de Moruroa et Fangataufa, Ă l’instar des personnels militaires et civils servant sur les sites, qui quittent le champ de tir avant l’explosion sur les navires-hĂ´tels. Thiry renonce finalement Ă l’évacuation des populations des Ă®les les plus proches des Tuamotu et des Gambier avant la première campagne, en 1966. Les retombĂ©es constatĂ©es dès le premier essai, AldĂ©baran, tirĂ© le 2 juillet 1966, conduisent les autoritĂ©s Ă reconsidĂ©rer ce choix. Cet outil est finalement utilisĂ© en 1968 en prĂ©vision du premier essai d’une bombe H, Ă la puissance mĂ©gatonnique, pour le seul atoll de Tureia. SituĂ©e Ă une centaine de km du polygone de tirs, cette Ă®le de 15×7 km est peuplĂ©e de quelque 70 habitants, ce qui permet d’envisager une Ă©vacuation assez discrète pour ne pas contredire la rhĂ©torique d’habitants non concernĂ©s par les retombĂ©es.
Le renoncement à l’évacuation préventive pour masquer le risque devant l’opinion
En 1962, lorsqu’il passe en revue les territoires du Pacifique susceptibles d’accueillir le site qui remplacera ceux du Sahara, le gĂ©nĂ©ral Thiry prĂ©voit une « évacuation, au moins temporaire, de certaines populations » [1]. Une fois le choix de la PolynĂ©sie arrĂŞtĂ©, il explique en juin 1963 au ministère de l’Outre-mer que les risques liĂ©s Ă l’incertitude de la mĂ©tĂ©o seront compensĂ©s « par des Ă©vacuations prĂ©alables ou postĂ©rieures au tir. Les Ă©vacuations, l’hĂ©bergement et une juste indemnitĂ© seraient entièrement Ă la charge de l’État » [2]. En 1964, Thiry anticipe encore « une Ă©vacuation temporaire de une Ă trois semaines » des MangarĂ©viens pour les tirs les plus puissants [3]. Mais cette procĂ©dure contredit la rhĂ©torique du risque maĂ®trisĂ©. Or les autoritĂ©s militaires et civiles ne parviennent pas Ă Ă©teindre les inquiĂ©tudes des Ă©lus polynĂ©siens.Â
Les experts de la DAM admettent au retour de leur mission du printemps 1963 « une vĂ©ritable inquiĂ©tude, du moins une attention et une sensibilitĂ© très vive des Tahitiens Ă l’égard des problèmes de sĂ©curité » [4]. Ils recommandent « une collaboration Ă©troite avec le Service d’Information du Gouverneur » afin « qu’aux yeux de la population, il n’y ait pas de faille dans la sĂ©curité ». Le gouverneur organise une rĂ©union en novembre 1963 avec le colonel Payen chargĂ© de la conception des sites et l’administrateur Liacre, chargĂ© de l’information auprès du gouverneur. Liacre conseille aux militaires de se rendre aux Tuamotu « en civil et de ne mentionner que l’aspect mĂ©tĂ©o » de la mission : « Il lui paraĂ®t inopportun d’alerter les populations en leur parlant de sĂ©curité »[5]. L’AssemblĂ©e territoriale formule elle-mĂŞme ce vĹ“u, le 4 fĂ©vrier 1963 : « Ă©viter tant des transferts que des risques physiologiques aux populations »[6].Â
À la veille des premiers tirs, en juin 1966, au micro de l’ORTF, Pauline Teariki, la sœur du député John Teariki, épouse du graveur et opposant au CEP Henri Bouvier, ne dissimule pas son inquiétude : « Qu’est-ce que les Tahitiens, qu’est-ce que les Polynésiens vont manger ? Ils ne pourront plus manger de poisson.
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Pour avoir le cancer après ? » [7]. L’expression de ces inquiĂ©tudes conduit Ă renoncer Ă une mesure jugĂ©e anxiogène. Au dĂ©but de l’annĂ©e 1966, « l’étude gĂ©nĂ©rale concernant la sĂ©curitĂ© radiologique au CEP » du SMSR Ă©carte « une Ă©vacuation prĂ©ventive des populations des Gambier avant une explosion expĂ©rimentale », « pour des motifs politiques et psychologiques »[8]. Personne ne formule mieux le dilemme entre protection des populations et occultation des risques que le commandant du CEP, le contre-amiral Guillon, dans un courrier Ă Thiry datĂ© du 17 mai 1966, « SĂ©curitĂ© radiologique des populations voisines du champ de tir ». Le marin commence par pointer la carence du DirCEN : « Ă€ ma connaissance, aucune directive gĂ©nĂ©rale n’a fixĂ© votre position sur le problème de la protection et de l’évacuation des populations des Ă®les et atolls menacĂ©s par des retombĂ©es accidentelles ». Guillon ne cache pas sa prĂ©fĂ©rence. Pas d’évacuation prĂ©ventive, voire curative : « Je tiens enfin Ă appeler très instamment votre attention sur l’extrĂŞme discrĂ©tion que nous devons garder quant Ă cette Ă©ventuelle Ă©vacuation de populations. Si l’opinion polynĂ©sienne est actuellement peu sensibilisĂ©e, il faudrait peu de choses pour l’enflammer ». Guillon s’appuie sur la doctrine exprimĂ©e par Thiry lui-mĂŞme : « Si je me rĂ©fère aux conversations que j’ai eues avec vous au mois de fĂ©vrier, vous estimiez Ă l’époque que les prĂ©cautions prises Ă©taient telles qu’un risque de contamination des populations Ă©tait suffisamment faible pour ne pas ĂŞtre mis en balance avec l’émotion et l’agitation que ne manqueraient pas de causer des mesures de protection voyantes, et fatalement, prises bien avant les tirs »[9]. L’amiral Lorain est encore plus catĂ©gorique, au lendemain de la campagne 1967 : « Tout accident relatif Ă des intrus ou des riverains constitue un cas mĂ©dical avec des consĂ©quences politiques nĂ©fastes du mĂŞme ordre que l’évacuation prĂ©ventive »[10].Â
Thiry fait le pari d’y renoncer, en considĂ©rant qu’il lui restera une issue en cas de retombĂ©es imprĂ©vues : l’évacuation curative. C’est d’autant plus risquĂ© que le programme de mise Ă l’abri n’est pas Ă jour pour les populations des Gambier et de Tureia. Les commandes d’abris en matĂ©riaux synthĂ©tiques (« tortues »), passĂ©es le 19 fĂ©vrier 1966, suivant la recommandation de la Commission consultative de sĂ©curitĂ©, ont Ă©tĂ© ajournĂ©es par les militaires qui ne redoutent pas la puissance du premier tir. En janvier, Thiry avait prĂ©vu pour Tureia la construction d’un abri pour 100 personnes, sans indiquer de date [11]. En fĂ©vrier, il a donnĂ© instruction de construire les abris pour la fin de la campagne. Le 5 avril, il met Ă disposition des habitants des Gambier et de Reao des abris gonflables « pour les deux derniers tirs de la campagne 1966 ». Mais rien pour AldĂ©baran. Quant Ă Tureia, aucun abri, aucun bunker de protection n’existe non plus pour le premier tir[12]. Jean Damery, l’administrateur des Tuamotu-Gambier note que les prĂ©cautions prises y ont Ă©tĂ© « rĂ©duites au minimum, et seulement arrĂŞtĂ©es au dernier moment par moi-mĂŞme en accord avec les militaires »[13].Â
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En mai 1966, Thiry se montre moins inquiet des conséquences médiatiques d’une évacuation de Tureia que des Gambier. La population, « assez peu nombreuse », d’un atoll peu connecté à Tahiti, rendrait l’évacuation plus discrète et demeure envisageable. Revers de cette logique, la marginalité de l’atoll rend sa population sacrifiable. Thiry passe ses habitants par pertes et profits : « En tout état de cause, une retombée accidentelle sur Tureia ne devrait pas compromettre la suite des expérimentations » [14]. Sur place, Damery observe que « la construction de deux blockhaus » pour la population et les personnels, entreprise après les trois premiers essais de juillet 1966, suscite l’inquiétude des Tureia « car des légionnaires leur ont dit qu’ils y seraient enfermés pour les prochains tirs ». Damery répond à l’inquiétude rétrospective des habitants suscitée par ces nouvelles précautions en jouant habilement d’un jeu d’échelles. Il laisse entendre que l’intelligence des essais diminue avec la proximité des polygones de tirs – illustration de la diversité des « publics nucléaires » : « Il s’agissait simplement d’une mesure de précaution prise surtout pour satisfaire l’opinion publique en général[15] ». En réalité, c’est l’inverse ! En mai 1966, le commandant du CEP rassure Thiry sur l’impact de ces constructions à venir, à l’échelle polynésienne : « À Reao et à Tureia, je ne pense pas, étant donné l’isolement de ces atolls, que nos constructions prêtent à bavardage »[16].
Reste que ces abris ne garantissent pas la sûreté des habitants en cas d’explosion mégatonnique. En janvier 1966, Thiry indiquait à propos des abris que « les réalisations pour 1966 pourront être provisoires, des études ultérieures conduisant à des réalisations définitives pour la campagne 1968 » [17].
Le raté d’Aldébaran repose la question de l’évacuation préventive des Tureia
Le gĂ©nĂ©ral CrĂ©pin, qui termine sa carrière en prĂ©sidant une « Commission du CEP » après avoir assurĂ© un commandement au sein de l’OTAN, remet Ă l’ordre du jour la question de l’évacuation prĂ©ventive dès la fin de la première campagne. Il admet dans un rapport de dĂ©cembre 1966 l’insuffisance des « dispositions dĂ©jĂ prises (abris gonflables, abris Ă murs Ă©pais donnant un fort coefficient d’attĂ©nuation) » lorsqu’il faudra faire les « tirs très contaminants » [18]. Messmer lui-mĂŞme, au conseil de DĂ©fense de novembre 1966, suggère : « Nous pourrions peut-ĂŞtre faire Ă©vacuer les Gambier et Reao ». Thiry balaie la proposition devant les ministres : « Le gain serait très faible »[19]. Â
Le processus de décision et l’articulation entre militaires et politiques n’est pas facile à reconstituer. Il semble que Thiry cherche néanmoins à se couvrir en réclamant devant la Commission du CEP, réunie pour la 2e fois le 6 septembre 1966, « que l’augmentation de la puissance des charges tirées au CEP soit progressive car chaque degré d’escalade amènera des surprises ». Devant la Commission, en septembre, Thiry considère que pour une campagne mégatonnique il lui faudra de nouveaux moyens, à moins de prévoir « l’évacuation des Gambiers [sic] »… ou d’accepter « une contamination plus forte pour les résidents des atolls » [20].
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Le comitĂ© interministĂ©riel des sites lointains, rĂ©uni le 22 fĂ©vrier 1967, admet que « pour des puissances supĂ©rieures Ă la centaine de kilotonnes » les retombĂ©es du champignon, transportĂ© par les vents d’altitude dans les 24 heures suivant le tir, « atteignent des intensitĂ©s d’irradiation dangereuse jusqu’à des distances incluant les terres habitĂ©es des Gambier et de Reao ». Les conditions mĂ©tĂ©o idĂ©ales, offrant « des vents parfaitement alignĂ©s dans l’axe du champ de tir, depuis le sol jusqu’à 18 ou 20 000 m », « ont Ă©tĂ© observĂ©es 2 fois seulement pendant toute la campagne 1966 »[21]. Le pied du champignon menace d’effets « gĂŞnants sinon dangereux », « l’attol habitĂ© de Tureia ».Â
MalgrĂ© cette indĂ©cision, un plan d’évacuation est prĂ©parĂ© dès l’étĂ© 1967. En aoĂ»t, les militaires amĂ©nagent Ă Hao un « village de repli ». Le commandant de la base se dit capable d’hĂ©berger des PolynĂ©siens « à hauteur de plusieurs centaines d’habitants (jusqu’à 500) » en leur affectant les logements collectifs des salariĂ©s polynĂ©siens utilisĂ©s lors du chantier et des premières campagnes [22]. Ă€ quoi il ajouterait une demi-douzaine de logement individuels « pour quelques autoritĂ©s (Tavana, prĂŞtre, instituteur, mutoi) »[23]. Les militaires rĂ©activent la logique de distraction « club Med » avec salle de cinĂ©ma et terrains de sport, tout en l’acclimatant aux besoins pastoraux des dĂ©placĂ©s : « prĂ©voir l’approvisionnement de rouleaux de barbelĂ©s pour dĂ©limitation Ă©ventuelle d’un parc Ă bĂ©tail ».Â
Une série de réunions organisées au début de l’année 1968 au sein de la commission consultative de sécurité puis avec le Comité des sites lointains, tranche la question de l’évacuation en adoptant la procédure différenciée selon les îles envisagée deux ans plus tôt par Thiry. La Commission consultative qui se réunit à deux reprises en février 1968 envisage d’abord de passer par pertes et profits les habitants de Tureia. Le physicien Francis Perrin, qui la préside, tient compte du fait qu’on peut s’attendre « à une contamination de Tureia par le vent des basses couches quelque soit la situation météo ». Il « propose que la sécurité de Tureia n’implique pas une interdiction de tir » [24]. Robert propose de changer le thermomètre pour maintenir les habitants de Tureia sous les seuils définis, alors que les blockhaus sont construits : « Il serait bon, compte tenu des mesures prises pour la protection des populations de relever les normes radiologiques pour cet atoll[25]. » Faute « de pouvoir augmenter la hauteur du ballon », le directeur de la Dam envisage de réduire la puissance maximum des engins thermonucléaires testés, de 3 à 1,5 mt. Robert considère « le dégagement d’une puissance supérieure, peu probable, comme un accident que les précautions prises à l’égard des populations pourraient d’ailleurs limiter ». La commission adopte finalement « comme puissance maximum des deux engins prévus à Fangataufa la valeur de 2,5 mt ». Canopus, tiré le 24 août 1968, atteindra 2,6 mt.
C’est le mĂ©decin militaire Aeberhardt qui, une fois de plus (AldĂ©baran), s’oppose au sacrifice des habitants et « émet alors l’idĂ©e de faire embarquer la population de Tureia pour la durĂ©e des tirs ». L’amiral Lorain refuse de mobiliser pour cela des moyens navals au moment du tir et exige dans ce cas que l’évacuation ait lieu « 3 ou 4 jours avant la date prĂ©vue du tir », Ă destination de Hao. L’évacuation prĂ©ventive est organisĂ©e pour les seuls Tureia. Aux Gambier, Ă Pukarua et Reao les abris sont rĂ©putĂ©s suffisants pour protĂ©ger « l’ensemble de la population et des expĂ©rimentateurs ».Â
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Le choix d’évacuer discrètement Tureia : les habitants récusent Hao pour Tahiti
Le raisonnement déployé dans la fiche d’instruction rédigée par les militaires le 29 février 1968 demeure allusif. L’inquiétude que suscite les « conditions psychologiques d’une évacuation de population » conduit à noyer les instructions dans des périphrases sur le partage des tâches entre autorités militaires et civiles « pour ne pas dresser les populations » [26]. Le compte-rendu des décisions est plus explicite. La gêne procède de la perspective de la durée de l’évacuation envisagée pour Tureia, potentiellement définitive : « des points de vue humain et économique l’évacuation d’une cinquantaine de personnes, jouissant d’un très bas niveau de vie, ne devrait pas poser de problèmes majeurs, même si, après contamination de Tureia, cette population doit être implantée ailleurs »[27]. En 2024, les anciens évacués se souviennent de cette incertitude. Un habitant évoque spontanément l’inconnu qui entourait la durée de l’exil, lors de son départ, à 12 ans : « je n’étais pas inquiet de partir même si on ne savait pas combien de temps, je suis curieux de tout ». Puis : « On ne sait pas combien de temps on va rester à Tahiti, on nous a dit peut être 2 ou 3 mois, finalement ce sera 3 mois »[28]. Un autre témoin se souvient de son plaisir de partir, avant d’évoquer son inquiétude « qu’on reste toujours à Tahiti »[29]. Le film tourné par les armées (infra) indique faussement une absence d’un mois.
Une fiche préparatoire aux réunions de la commission consultative de sécurité justifie que ses habitants soient les seuls à être évacués par le critère démographique (« faible population »), mais surtout par le « mode de vie » des habitants des Gambier qui compliquerait leur « transplantation » à Hao milieu « très différent (atoll au lieu d’une île) ». En réalité, ce sont surtout les « problèmes politiques » de visibilité, « sans grande importance pour Tureia, plus gênants ailleurs », qui emportent la décision : l’évacuation préalable de Tureia « pour tous les tirs mégatonniques » serait plus discrète que celle des Gambier [30]. Leur évacuation préventive, relève également d’un « risque politique » plus que du souci sanitaire, dans la mesure où la menace n’est pas la retombée, mais le scandale « dans le cas où nous exposerions sciemment une population à des doses supérieures à 25 rems/an ». Les diplomates confirment que le choix de l’option la plus « discrète », à savoir l’évacuation des seuls Tureia, tient à des raisons politiques. La prise en compte du mode de vie pèse pour peu de choses, au final, puisque l’évacuation se fera à Tahiti plutôt que Hao…
Le 26 fĂ©vrier 1968, la rĂ©union du ComitĂ© des sites lointains entĂ©rine le principe de l’évacuation prĂ©ventive des 67 habitants de Tureia identifiĂ©s. En juin 1968, les militaires organisent un inventaire des biens laissĂ©s sur place, contresignĂ© par les propriĂ©taires, en prĂ©vision de l’évacuation [31]. Entretemps, un Ă©vĂ©nement inattendu dĂ©voile indirectement la manĹ“uvre rĂ©alisĂ©e en toute discrĂ©tion.Â
Mai 1968 et la dissolution de l’Assemblée : une évacuation moins discrète que prévue
L’évacuation est organisĂ©e en prĂ©vision du premier tir mĂ©gatonnique, Canopus (2,6 mgt), le 24 aoĂ»t 1968. Les habitants qui se souviennent des nĂ©gociations Ă©voquent « des rĂ©unions » et la prĂ©occupation des parents : « ça devient inquiĂ©tant, si on nous a Ă©vacuĂ©s, c’est qu’il y a quelque chose de grave qui va arriver » [32]. Les habitants manifestent leur agentivitĂ© en posant des conditions : profiter des fĂŞtes du Tiurai Ă Pape’ete. C’est ainsi qu’ils sont Ă©vacuĂ©s Ă Tahiti, plutĂ´t que Hao, comme prĂ©vu par les militaires : « Nous sommes isolĂ©s et de ce fait nous avons rarement la possibilitĂ© de nous rendre, soit au chef-lieu, soit mĂŞme dans les autres Ă®les des Tuamotu oĂą nous avons des parents ». La demande de « la faveur de nous faire transporter de Tureia Ă Papeete oĂą nous dĂ©sirerions assister aux fĂŞtes du Juillet, et d’assurer notre retour dans notre Ă®le », s’appuie sur une conscience des pĂ©rils : « vous n’ignorez pas que nous habitons l’île la plus proche de celle oĂą ont lieu les expĂ©riences et que, nĂ©anmoins nous avons fait jusqu’à prĂ©sent totalement confiance Ă la mĂ©tropole, Ă son prĂ©sident de la RĂ©publique […] »[33].
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L’administration civile dĂ©cide que Jacob Mamatui, le mutoi (policier municipal) originaire de Rikitea, restera au village « pour veiller Ă bonne conservation et entretien biens immobiliers des partants avec promesse lui octroyer ultĂ©rieurement sĂ©jour Ă Papeete dans les mĂŞmes conditions » [34]. Un volontaire reste par ailleurs pour veiller sur les animaux domestiques : cochons, chiens, canards et poules. Les habitants se souviennent de son nom, Gaepa.Â
 Le dĂ©part est organisĂ© fin juin dans la plus grande discrĂ©tion, assez en amont du tir pour ne pas donner d’indication sur sa date alors que le CEA redoute un Ă©chec pour son premier engin thermonuclĂ©aire.Â
Un film de propagande, titrĂ© OpĂ©ration juillet Tureia – 1968 dont les images sont sonorisĂ©es par des voix antillaises, enregistre le dĂ©part et l’arrivĂ©e au « village de juillet », Ă Tahiti, comme si cette destination avait Ă©tĂ© choisie par l’administration [35]. Le dossier de production indique de quelle façon ce consentement est mis en scène, tout en gommant l’agentivitĂ© des Tureia. On ignore si le scĂ©nario a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© a priori, mais il donne Ă voir l’écriture du « commentaire » (la voix off) rĂ©alisĂ© en octobre 1969 :
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Les habitants se souviennent de leur départ en hélicoptère (le film note que les habitants l’ont déjà emprunté pour faire des spectrométries sur le Rance) qui les dépose sur l’Orage (les témoins évoquent un autre chaland de débarquement, l’Ouragan, fréquemment venu à Tureia). Le navire atteint Hao le temps de voir un film et de passer la nuit. La plupart des habitants interrogés en 2024 évoquent leur excitation. L’un, 4 ans à l’époque, est plus circonspect : « parti sans plaisir, retour avec plaisir » [36]. Le film évoque « la nostalgie » de certains. Le transit à Hao est un premier changement : « c’était ma première fois à Hao, c’était déjà évolué, très différent d’ici, ça n’a rien à voir, Hao avait 30 ans d’avance sur Tureia ». C’est un avant-goût du Tiurai : « on fait la fête, on nous amène au village, boîtes de nuit. On était prioritaires avec les gendarmes, à entrer où on voulait – on était bien suivi par les militaires, on a construit un camp uniquement pour vous en niau ». Puis les habitants partent à Tahiti en avion, le 3 juillet : « Pas inquiet de partir même si on ne sait pas combien de temps, je suis curieux de tout ce qui existait et que je connaissais : baby-foot, billard, ski nautique »[37].
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La plupart des Tureia dĂ©couvrent Tahiti. Un habitant se souvient de la nouveautĂ© : « je vois pour la 1e fois plein de voitures, en passant dans le district les premières vaches, chevaux ». Les souvenirs des Ă©vacuĂ©s documentent ce que les images ne montrent pas : ils sont logĂ©s au centre de repos du CEP sis Ă Mataiea, suivant le vĹ“u formulĂ© devant Gassmann, transmis le 22 juin au gouverneur, mĂŞme si les images des baraquements, dans le film de propagande, viennent probablement du transit par Hao [38]. Les habitants ne regrettent pas leur nĂ©gociation, au souvenir des anciens adolescents : « on est bien accueilli, il y a des maisons niau, des piscines, tout est gĂ©rĂ© par les militaires, il y a un grand fare pote’e oĂą on allait manger, on met Ă notre dispo affaires de pĂŞche, des pirogues ». Un autre tĂ©moin : « On est Ă l’écart, on a plusieurs maisons, bien installĂ©, maisons en dur avec toit en nÄ«’au. Mais les repas se prennent avec les militaires, avec lesquels les Paumotu sympathisent. Des familles de Tureia sont autorisĂ©es Ă venir au camp visiter leurs proches. La dĂ©couverte de la nouveautĂ© suscite une certaine ivresse, au souvenir des plus jeunes qui dĂ©couvrent la singularitĂ© de leur mode de vie, quoique la nuclĂ©arisation de leur atoll les ait dĂ©jĂ prĂ©parĂ© au changement (Vivre Ă Tureia au temps du CEP) : « À Tureia : on mangeait le coco germĂ©, avec un peu de farine dedans, Ă l’époque je suis très heureux je pensais que c’était la nourriture de tout le monde, en voyant les militaires venir ici, j’ai vu la diffĂ©rence de la vie d’avant, j’ai rĂ©alisĂ© j’ai vu que la vie d’avant c’était la pauvreté : viande, lĂ©gume, limonade, vin, alcool, avant la bière fermentĂ©e.
Qu’il s’agisse d’isoler ou de protéger des Tureia peu familiers avec l’île, la vie reste communautaire et contrainte. Les déplacements sont réglementés ; ils se font en car, avec deux chauffeurs militaires, escortés par des gendarmes : « le car nous emmène tous les jours à Pape’ete ; le Tiurai c’est la joie, c’est lumineux, la nuit à Pape’ete ça n’a rien à voir. À Tureia, la nuit c’est la nuit ». Les Tureia assistent au heiva de Mataiea, mais ils préfèrent aller à Pape’ete où ils goûtent « la fête foraine, la nourriture différente, les gâteaux ». Ils reçoivent de petites sommes : « à partir d’un certain âge, chacun est rémunéré, environ 1 500 francs par jour. Tout le monde reste en famille ». Même pour aller à la messe « le dimanche, le car est obligatoire pour aller à l’église de Mataiea ». La frontière est ténue entre protection et surveillance : « à Pape’ete on fait des achats, on est libre si on prévient, comme ça ils nous accompagnent, ils ne veulent pas qu’on aille se perdre ; je ne sais pas si on pouvait parler du fait qu’on était évacué ». Aux spectacles de danse, aux tournois de javelot, aux courses de porteurs de fruits, les Tureia sont aux premiers rangs. Places d’honneur, comme certains l’ont ressenti, ou volonté d’être séparés des autres, pour conserver une forme de discrétion à l’évacuation, comme d’autres s’en souviennent ? Le secret est très relatif. Un proche du maire de Tureia se souvient qu’il a été invité à parler à la radio ; il évoque ses sentiments mitigés de devoir défendre la présence du CEP à Tureia.
Seule l’absence de participation de ces Ă©lecteurs au scrutin lĂ©gislatif organisĂ© les 7 et 21 juillet en PolynĂ©sie (23 et 30 juin dans l’hexagone), pour le siège du dĂ©putĂ© tahitien Ă pourvoir, signale l’existence d’un sĂ©jour des « invitĂ©s », comme les appelle l’administrateur des Tuamotu, et les autoritĂ©s militaires qui les reçoivent Ă Hao, Ă Mataiea puis leur disent au revoir. L’amiral Lorain, qui commande le GOEN vient en personne les saluer lorsqu’ils rembarquent sur l’Orage, sans discrĂ©tion. Le conseiller Bouvier a remarquĂ© l’absence de votants au scrutin lĂ©gislatif imprĂ©vu dans l’Ă®le de Tureia. Il s’en amuse, Ă l’AssemblĂ©e territoriale. La presse se saisit de la question, rend compte de l’évacuation et publie la lettre des habitants de Tureia [39]… Lesquels reviennent tous dans leur Ă®le en septembre 1966, sauf une fillette, hospitalisĂ©e et sa mère, qui rentrent plus tard. Deux gendarmes, dont le PolynĂ©sien Watanabe (originaire de Rapa, en poste Ă Hao), accompagnent les Tureia afin d’enregistrer et de transmettre aux autoritĂ©s militaires « toute contestation ou rĂ©clamation Ă caractère contentieux liĂ©e Ă la rĂ©installation »[40].
Le retour sur l’atoll
Les habitants, heureux de leur sĂ©jour, sont non moins heureux de rentrer : « je suis passionnĂ© par la pĂŞche, je retourne Ă mon caillou, mĂŞme si je pouvais aller pĂŞcher Ă Tahiti, […] j’avais envie de rentrer ici, j’ai plus de place pour aller pĂŞcher oĂą je veux ». Ils sont accompagnĂ©s par 15 compatriotes qui avaient quittĂ© Tureia « depuis une ou plusieurs annĂ©es » selon un courrier de l’administrateur civil aux militaires, datĂ© du 12 septembre. Il expliquait plus prĂ©cisĂ©ment, la veille, au gouverneur : « Ces 15 ressortissants de Tureia avaient Ă©vacuĂ© leur Ă®le depuis les expĂ©riences et rĂ©sidaient Ă Papeete. ContactĂ©s rĂ©cemment, ils ont acceptĂ© de rejoindre leur Ă®le d’origine ».Â
Ce retour, plus organisé qu’il en a l’air, après vérification que ces Tureia possèdent « habitation et cocoteraie », renverse la tendance à l’exode rural que les autorités civiles attribuent à « l’effet d’une certaine propagande qui était parvenue à faire craindre le pire aux villageois de Tureia ». L’administration s’en réjouit. Aux yeux de Gassmann, nouvel administrateur des Tuamotu, c’est le triomphe de la politique de banalisation des risques : « Le désir de retour, manifesté par une partie appréciable de la population émigrée témoigne d’un net changement d’état d’esprit de celle-ci » [41].